Detroit Brewster Project

Voyage imaginaire à « Moteur-Ville »

Je ne suis jamais allée à Détroit.

Mais cette ville me fascine … notamment grâce au chef-d’œuvre de Jim Jarmusch « Only lovers left alive » et aux photos d’Yves Marchand et Romain Meffre regroupées dans le magnifique livre « Detroit, vestiges du rêve américain ».

J’en oublierais presque que Detroit est habitée, et pourtant …

Je dois t’avouer que je commence à en avoir marre de ces touristes des ruines, de leurs vidéos qui tournent, de leurs photos, c’est pornographique, parait même que ça fait fureur dans les galeries chics ! Mais tu ne vois personne, jamais personne sur leurs clichés ! Comme s’il y avait plus un habitant dans cette ville, comme si les gens d’ici ne comptaient pas, n’existaient pas ! Pourtant nombreux sont ceux qui sont restés malgré tout, qui se battent chaque jour, qui ont vu s’effondrer la maison du voisin, trembler la leur, qui font ce qu’ils peuvent ! Des gens magnifiques ! […] Et personne ne prend de photos d’eux ! Personne ne leur demande ce qui s’est passé, et ils en savent long pourtant, ils ont des choses à raconter, mais au fond ceux qui viennent, ça ne les intéresse pas de comprendre comment on en est arrivé là […] ils s’en foutent, c’est l’apocalypse qui les excite, le vide. »

Donc en effet, Detroit ne peut se réduire à ça, à la vision de ces artistes qui ont sublimé la désolation.

L’histoire de cette ville est riche et aussi symbolique des conséquences d’un capitalisme effréné et peu soucieux de l’humain.

C’est à la fois le berceau de l’industrie automobile (Ford, Packard, Chrysler y ont installé leurs usines), des tentatives et premières architecturales folles,  mais aussi et surtout une ville à l’histoire musicale incroyable : donc déjà, on va placer la barre très haut avec « La Motown » (pour « Motor-Town » – « Moteur-Ville ») et sa ribambelle d’artistes cultes, incontournables et essentiels : Marvin Gaye, Stevie Wonder, Martha and The Vandellas, Diana Ross et les Supremes, Smokey Robinson (sans tous les citer) …

The supremes Detroit

et on peut enchainer avec les plus contemporains Eminem, les Whites Stripes, Sufjan Stevens, Sixto Rodriguez, Madonna … et indiquer que le mouvement Techno serait né là-bas. Moins glorieux, c’est également, la première ville des Etats-Unis mise en faillite et qui se fera attribuer un « manager » en 2013 pour tenter de régler les problèmes de dette.

Pourquoi cette longue introduction sur Detroit ?

Car elle est le personnage principal du dernier roman de Judith Perrignon « Là où nous dansions » … et peu de villes ont l’honneur d’être personnage principal d’un roman.

Couverture Là ou nous dansions

Judith Perrignon signe une magnifique fresque où les saisons s’enchainent, les tranches de vies s’imbriquent, où les rêves naissent, se réalisent et disparaissent en même temps que la destruction des immeubles, où grandeur et décadence se succèdent. On est en 1937 avec Mrs Roosevelt (femme de …), en 1963 avec Maria, Diana et Mary (oui oui, les Suprêmes) qui éclosent tout juste, en 2013 avec Sarah, légiste, qui cherche à identifier un corps trouvé dans les ruines du « Brewster Project », cet ensemble d’habitations au cœur du récit.

Judith Perrignon réussit le tour de force d’écrire une fiction qui flirte avec le genre documentaire, mais en gardant toutes les ficelles narratives du romanesque, de l’intrigue, de la psychologie des personnages, de l’épopée … Ce roman est un brillant hommage à la ville dont elle a su décortiquer l’âme avec talent, tout en finesse et poésie, mais surtout à ses habitant·e·s toujours debout :

Et les voilà sur le toit, debout dans le froid, sous le ciel sans étoiles des villes trop lumineuses, qui contemplent d’un côté les phares des voitures serpenter sur l’autoroute, de l’autre les magasins rivaliser d’enseignes qui contiennent chacune des centaines d’ampoules. […] L’industrie est partout, ses cheminées sont comme des flèches dans le ciel, les portes des usines marquent le terminus des grandes avenues, leurs couloirs dessinent les passerelles au-dessus des rues, les trains de marchandises roulent pour elles, même la rivière leur appartient. La ville est un immense circuit de production, elle ne répond à aucune esthétique, à aucune question, à aucun rêve humain. […] Là-haut, tu tangues à cause du froid, du vent, du passé, de l’avenir et des pensées contradictoires. Mais, là-haut, t’échappes aux parents, au Project, t’es vivant. Tu sens Detroit vibrer, une machine folle, huilée, qui tourne sans arrêt, qui va t’entrainer, t’employer, t’absorber, t’épuiser, te broyer peut-être, mais t’es fière d’en être. […] Alors, tant qu’à suer quelque part, autant que ce soit là ».

Parce qu’il est pratiquement impossible de lire ce livre sans une bande son en tête, je vous laisse avec les Suprêmes

et les artistes de la Motown

« Spoiler Alert » ou si vous préférez « Alerte divulgachage à venir »

Spoiler Gif

Donc pour celleux qui se fichent de connaitre un enjeu de l’intrigue, pour celleux qui ont déjà lu le roman de Judith Perrignon, pour celleux qui ne le liront pas : il est question de l’artiste Bilal Berrini alias Zoo Project dans ce livre. Nous avions eu la chance d’accueillir une expo de ses travaux il y a 3 ans à la bibliothèque. Et  si vous voulez aller plus loin,  découvrir son travail, sa démarche artistique, nous possédons plusieurs de ses recueils de dessins (que vous pouvez emprunter)

Livres Zoo Project

et le très beau documentaire « C’est assez bien d’être fou » réalisé par Antoine Page

C'est assez bien d'être fou

Zoo project

2 réflexions sur “Voyage imaginaire à « Moteur-Ville »

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