Retour sur la soirée sur la folie, par Cyrille Amistani

Les habitants des bibliothèques, et non plus les usagers.

J’aime le terme d’habitant qu’Élise utilise, dans l’article de ce blog, puisqu’il correspond, au fond, à la façon dont cette soirée à la bibliothèque Louise Michel, s’interrogeant sur la folie, a participé à la redéfinition du terme même de « territoire ».

Pensons au dernier ouvrage de la philosophe Vinciane Despret, Habiter en oiseau[1], qui, partant des oiseaux et des ornithologues, en vient à envisager autrement les territoires et ceux qui les habitent. L’habitant n’est dès lors certainement pas le maître et possesseur des lieux, non plus propriétaire d’un savoir, d’un magistère ou de la vérité. Il est plutôt participant à la rencontre vivante des corps, des expériences et des idées ce qui génère naturellement, on l’a constaté ce 23 février 2019, la prise de parole dans l’auditoire.

Aussi, peut-on affirmer, paraphrasant Nietzsche[2] : qui est parvenu, ne serait-ce que dans une certaine mesure, à « habiter en fou » lors de notre rencontre, ne peut rien se sentir d’autre sur terre que voyageur. Un voyage sur place certes, où l’on se risque à sortir de sa zone de confort, de ses certitudes, en allant à la rencontre d’un habiter autrement la vie, que nous nommons folie.

Le temps d’une soirée, la médiathèque Louise Michel a offert la possibilité d’ « habiter en fou ». Autrement dit, d’inviter – tous les « oiseaux » qui se reconnaissent ou non comme tels  — parmi les intervenants et le public — à entrer dans ce territoire qui interroge et intrigue.

La bibliothèque d’antan avec ses fonctionnaires et les « usagers » et ses rapports de « comportement territorial au régime de l’avoir et de la propriété » comme l’écrit Despret se métamorphose en un territoire conçu comme espace d’accueil, de présence à l’autre — à l’étrange, à l’étranger (alienus[4]) — avec les autres.

L’appropriation du lieu ainsi se situe dans un autre registre que celui de la propriété ; il n’est plus ce qui est « sien » mais ce qui est « soi ». Il devient alors un espace commun, des communs, un espace de pensée et pour penser hors des corps constitués. Peut-être serait-ce là le corps sans organe d’Antonin Artaud ; Artaud qui a inspiré la préparation des débats.

Dès lors la folie, n’est plus cette chose réglée et entendue, mais un problème qui ne cesse de se poser. Elle ne saurait être le seul objet des savants, des experts et des marchands, mais occuper, au premier chef, la société toute entière.

Dites-moi que faites-vous de vos fous, je vous dirais quel monde vous habitez.

[1]          Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Acte Sud, collection Mondes sauvages pour une nouvelle alliance, 2019.

[2]          Frederich Nietzsche, Le voyageur, in “Humain trop humain”, Ière partie, Chap. IX : L’homme avec lui-même, §638, 1878. En italique, sont les mots traduits de Nietzsche.

[3]          Le verbe aliéner renvoie,  au “transfert de propriété”, l’aliéné est donc d’emblée pris dans le champ de l’appropriation.

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