Une soirée de folie co-organisée par un usager

Banderole santé à la folie pour une Psychiatrie Humaniste

Vous le savez peut-être déjà, à Louise Michel, on part du principe que la bibliothèque est d’abord celle des habitants. D’où l’importance du participatif et notre envie d’encourager l’implication du public dans le fonctionnement global de la bibliothèque, et son action culturelle. Mais comment susciter la participation du public adulte ? Voici l’exemple d’une soirée organisée en février dernier avec un habitant du quartier.

Quand le thème de « la folie dans tous ses états » a été proposé pour l’ensemble des bibliothèques de Paris, j’ai trouvé ça très inspirant, mais aussi intimidant.

Inspirant d’abord parce que pas mal de nos usagers habitués sont concernés par ce thème : ils sont « différents », marginaux, hors-normes, nous les rencontrons tous chaque jour dans nos bibliothèques : ceux qui parlent tout seuls, ceux qui viennent chercher juste un contact, ou utiliser un ordinateur. Pourquoi ? Tout simplement parce que les bibliothèques sont les seuls lieux ouverts gratuits, chauffés, et qu’on n’a pas besoin de montrer patte blanche pour y entrer. Intimidant ensuite parce que nous n’avons que peu de formations pour savoir comment bien accueillir les « fous », et, de fait, c’est aussi un public qui peut faire peur.

Alors comment, à partir de ce cahier des charges, organiser une soirée qui nous ressemble ?

J’ai eu envie de demander conseils à Cyrille Amistani, qui fréquente la bibliothèque depuis l’ouverture et avec qui nous avons tissé des liens au fil du temps, en discutant, de livres, de l’actualité, de tout et de rien. Mais aussi de psychanalyse et de psychologie, puisque c’est son métier.  Il est devenu  un « lecteur-ressource » pour nous. Il a d’ailleurs déjà co-organisé une soirée autour de la série « Sur Ecoute »/The Wire » et de la psychanalyse il y a quelques années, qui avait eu beaucoup de succès.  Je lui ai parlé de ce thème lors d’un de ces passages à la bibliothèque, pour voir ce qu’il était possible de faire, et nous avons commencé à réfléchir. Cyrille a tout de suite eu beaucoup d’idées et a été très enthousiaste, ce qui a énormément compté pour la suite.

Assez vite, on a convenu que nous ne voulions pas d’une conférence classique où seuls les spécialistes ont la parole. Et Cyrille m’a convaincue qu’il fallait profiter de cette soirée pour faire entendre la parole des concernés, les « fous » eux-mêmes. Il m’a donné plusieurs contacts afin de trouver au moins deux intervenants.

Après plusieurs rendez-vous et discussions passionnantes, nous nous sommes dit aussi qu’il serait intéressant de tordre un peu les choses : qui est fou ? N’est ce pas la société elle-même qui les crée ? Puis la soirée-discussion a pris forme, avec ce titre : « Qu’entend-on par folie en 2019 ? »

 

J’ai donc contacté plusieurs associations, dont Cyrille m’a donné les noms, qui sont gérées par des personnes concernées, et qui prônent la liberté de parole et le soin aux patients. Humapsy a répondu présente et Fred, secrétaire pour le blog, était d’accord pour intervenir. Nous avons également trouvé (par le biais de l’association Game Impact, avec qui nous avons un partenariat depuis des années)  Calvin Arium, auteur de bande dessinée et spécialiste en accessibilité, trans, handicapé physique et mental/cognitif.

Dessin de Calvin Arium

Une fois les intervenants trouvés, Cyrille et moi nous sommes revus pour établir une sorte de feuille de route avec de grands thèmes à aborder, comme l’état (déplorable) de la psychiatrie aujourd’hui, l’importance des soins et de la cure par la parole, les luttes et les alternatives au système imposé.  Mais, encore une fois, nous tenions à ce que la soirée se passe comme une discussion, à garder notre esprit « comme à la maison », avec la possibilité pour le public d’intervenir quand il le voulait.

Nous avons donné rendez-vous à Calvin et Fred un peu avant la soirée, pour nous mettre d’accord sur le déroulé et puis nous nous sommes lancés, avec un petit tour de table pour se présenter. La soirée a duré à peu près deux heures. C’était une vraie réussite, avec une quarantaine de personnes (alors que c’était la veille de vacances scolaires), tout s’est passé comme nous le voulions : une participation des personnes dans la salle quasi immédiate, beaucoup de témoignages, et une grande bienveillance. Ces récits, intimes et difficiles que les gens ont pu livrer prouve la nécessité d’un espace dédié, mais montre aussi que le dispositif préparé a permis d’établir une confiance et une connexion avec le public. Il a favorisé aussi la diversité de points de vue autour de la table : Calvin revendiquant le diagnostic comme lui ayant permis de se construire ; et Fred qui avait un point de vue très différent de la psychiatrie, avec une expérience de la psychiatrie institutionnelle positive. L’intérêt de la soirée a été de rendre compte des dysfonctionnements de la psychiatrie actuelle, mais aussi de parler de dispositifs méconnus et efficaces, plébiscités par les soignants et les soignés.

Voilà une façon d’organiser une soirée-débat de façon participative. Faire confiance aux gens, (re) donner une place à la discussion et au lien, c’est ce dont on a finalement beaucoup parlé tout au long de cette soirée. La bibliothèque est aussi et avant tout ce lieu qui favorise ces temps d’échange et de partage d’expérience.

Cela n’aurait pas été possible sans l’engagement très fort de Cyrille, qui a donné énormément de son temps, à titre gracieux. Le lien établi avec lui au préalable a permis aussi d’instaurer une confiance mutuelle. Une relation d’égal à égal, mon rôle n’était plus celui de prescriptrice mais de facilitatrice, et c’est en m’appuyant sur son intérêt et sa pratique que la soirée a pu exister. J’ai plutôt « accompagné » les idées de Cyrille et permis de les mettre en place. J’ai aussi géré la communication, (les textes ont été rédigés par Cyrille), le contact avec les intervenants et trouvé un petit budget pour les défrayer les intervenants.

Cet exemple d’animation  est riche car se regroupent autour de lui plusieurs axes qui nous sont chers et qui nous semblent indispensable à la vie de la bibliothèque : des liens de complicité avec certains habitants, le débat mené par un habitué des lieux, la participation du public, assez en confiance pour livrer des témoignages souvent douloureux et intimes, et le fait de donner la parole à ceux qu’on entend jamais, de rendre visible les minorités.

 

 

2 réflexions sur “Une soirée de folie co-organisée par un usager

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