L’une chante l’autre pas

varda

A travers l’amitié de Pomme et Suzanne, Agnès Varda retrace quinze ans de féminisme avec en toile de fond l’immense combat gagné par nos aînées : le droit à l’avortement. (L’occasion de relire le discours emblématique de Simone Veil face à une Assemblée essentiellement composée d’hommes qui la huent marque l’histoire. La loi Veil pour l’IVG, Interruption Volontaire de Grossesse, est adoptée en 1974, permettant à toutes les femmes d’avoir le choix, mais aussi de sauver la vie de celles qui se trouvent dans une situation de détresse.)  On y voit d’ailleurs Gisèle Halimi (le procès de Bobigny en 1972 :  avocate de Marie-Claire, enceinte à la suite d’un viol et condamnée pour avortement illégal, puis acquittée) qui ouvre les barrières devant la cour d’assise, permettant aux femmes venues apporter leur soutien d’entrer.

Le film qui date de 1976 ressort sur les écrans, beau comme un sou neuf, restauré par les soins de Rosalie Varda-Demy et il vaut le déplacement !

Tout y est : la naissance des mouvements de libération féministe, le combat des femmes pour obtenir le droit à l’avortement, à travers lui le droit de disposer de leur corps, bien sûr mais aussi ce qui est aujourd’hui appelé la charge mentale, le consentement, la maternité, la solitude des femmes, des mères, mais surtout SURTOUT la sororité et sa force incomparable… Et on oublie parfois que c’est le fondement, la force du féminisme : l’amitié, l’empathie, la solidarité entre femmes.

 

women feminist GIF by Libby VanderPloeg

Car il s’agit bien d’une amitié exemplaire et particulière, scellée par une suite d’événements dramatiques et d’épisodes militants, dans « L’une chante, l’autre pas… », une amitié forte, plus que l’amour éphémère, qui s’épanouit au fil du temps. Elles se rencontrent en 62, Pomme veut devenir chanteuse et claque la porte de ses parents, Suzanne mère de deux enfants, doit faire face à des drames et à une réalité plus grave. Séparées par la vie mais jamais  ne se perdent de vue : le récit est ponctué des cartes postales joliment écrites que les jeunes femmes s’envoient.

Sororité également tout au long du film, lorsque que l’on voit Pomme sur les routes avec son groupe « Orchidées ». Ce qui nous vaut certaines scènes merveilleusement kitch, des chansons illuminées sur la maternité, aux costumes vestes en peau de mouton, on vit dans des roulottes, cheveux aux vent, mômes sur les genoux, la route faisant aussi partie du récit. Hymne à la liberté, à la nouveauté palpable à chaque plan. Hymne aussi à la vie, à la maternité. Car Varda saisit la complexité des choses et des révoltes : c’est avoir le choix qui compte. On peut chanter la joie d’être mère et se battre pour le droit à l’avortement.

lune-chante-lautre-pas-photo-film

Parler de féminisme sans être didactique, c’est la gageure et la finesse du film d’Agnès Varda, qui fut également l’unique femme réalisatrice de la nouvelle vague. Le discours politique se lit en filigrane, intrinsèque aux personnages et aux évènements. Sur le tournage du film, elle raconte qu’il y avait beaucoup de femmes : actrices mais aussi cheffes décoratrice, conductrices, costumières… Et beaucoup d’enfants ! Il fallait bien s’occuper des couches et des biberons, hé bien ce sont les hommes qui ont dû s’y coller ! (Rappelons donc que c’était loin d’être fréquent, dans les années 70.)

« Ses dernières images sont consacrées aux enfants, à ces filles qui devront un jour reprendre la lutte au point où leurs mères l’ont menée. Idée d’une continuité bouleversante, où réside peut-être le véritable sujet du film. » Le Monde

Du haut des ses 90 printemps, Agnès Varda n’a rien perdu de sa malice, sa drôlerie. A l’occasion de la (re)sortie du film, elle se déplace pour raconter ses anecdotes, et nous dit combien c’était un sacré moment cette époque, même s’il reste à faire : on boit ses paroles et sa bonne humeur. Ce film, joyeux comme elle, révèle une fois encore sa grande indépendance de pensée et sa modernité.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s