La poldoc du dragon : rôlister avec sérieux

Puisque apparemment les jeux de rôle ne sont donc plus des portails vers la drogue, la débauche et les licences de films atroces (…Ou presque), et qu’ils trouvent maintenant leur place dans les rayonnages des bibliothèques, il s’agit maintenant de se poser une question de bibliothécaire à chignon et à classeur :

Comment fait-on sa politique documentaire sur un fonds dont, jusqu’à récemment, on était globalement assez convaincu que sa place était à peu près partout sauf dans une bibliothèque ? (Et notamment en prison, d’ailleurs)

De fait, passons rapidement sur les quelques grandes problématiques qu’on a déjà croisées à la bibliothèque :

  • Les « Même pas en rêve tu seras un jour capable de m’équiper » 

Ci-dessus, l’exemple parfait du jeu de rôle très chouette, mais qui est pensé pour se jouer avec :

  • Ses fiches de personnages déjà construits et détachables
  • Ses énigmes sous forme de mini-jeux à découper et reproduire
  • Sa carte du monde sur feuille volante à annoter
  • Ses 23 – oui – autres feuillets volants et divers, allant du morceau d’intrigue annexe à la carte de la ville.

Bref, ici, la qualité du document n’est absolument pas mise en cause, mais la capacité du bibliothécaire à pratiquer une magie permettant de… tous les unir et dans les ténèbres les lier… laisse un peu à désirer.

  • Les « Oui. Bon. Hmmm. On fait quoi là ? »

Savoir situer pour chaque type de document un « curseur » permettant de définir si oui ou non il a sa place dans la bibliothèque est une problématique à laquelle nous sommes très habitués.

Est-ce que ce documentaire qui prône la haine et le racisme a sa place dans nos rayonnages ? Clairement pas (du tout).
Est-ce que l’on doit acheter ce roman qui contient des scènes sexuelles hyper explicites ? Ça dépend. Il est bien ?
Est-ce qu’il faut VRAIMENT acheter ce dernier album de Fauve en huit exemplaires ? « Oui. Sinon on remplace ton fond d’écran par un lion de mer qui te regarde tristement » répond une collègue.

Dans le cas qui nous préoccupe : est-ce que l’on doit mettre en rayon ce jeu de rôle qui spécifie le nombre de points (d’infamie, certes, mais tout de même) que l’on gagne en cas de torture, de torture gratuite (+3) ou de…viol ? A priori… Non.

Constituer des collections de jeu de rôle implique de se poser ce genre de questions et de se les poser vite, puisque chaque type de document a des spécificités qui impliquent d’y apporter des réponses précises. Et ceci est ici d’autant plus compliqué dans le cas du jeu de rôle puisque, bien qu’il soit maintenant une pratique culturelle bien établie, sa présence en bibliothèque est récente, et n’offre quasiment aucun recul sur les pratiques qui fonctionnent.

Aussi, le jeu de rôle ayant fait l’objet d’une folle censure pour toutes les mauvaises raisons du monde – nous pensons à vous, messes noires dans des caves obscures, sacrifices d’animaux domestiques, porte ouverte vers la drogue, la déchéance et le meurtre – il est d’autant plus difficile de nous faire les censeurs du jeu de rôle.

Cependant, c’est aussi parce que nous considérons le jeu de rôle comme un document ayant une place tout aussi légitime que les autres en bibliothèque, qu’il faut faire cette recherche du « où mettre le curseur », quitte à se tromper et devoir tâtonner.

  • Les « Excellents jeux, mais comment qu’on m’emprunte, au juste ? »

Vous connaissez Cthulhu ? (Non, ceci n’est pas une approche pour du speed-dating de rôliste).

Au delà des dizaines de romans – géniaux – de la mythologie Lovecraftienne, c’est aussi un excellent jeu de rôle, l’un des plus joués en France et à l’international.

C’est l’occasion pour vous de découvrir des horreurs insondables, de voir vos personnages mourir de mille manières et de jouer à se faire – très – peur à coup de dés.

C’est aussi un magnifique pavé de plus de 500 pages, rempli de tables chiffrées, de règles, de manières de résoudre les situations de jeu, et de mille autres informations auxquelles le maître du jeu devra se référer des dizaines de fois pendant les parties, d’autant plus si les joueurs débutent.

Est-ce que ce type de document est adapté à un prêt de 3 semaines en bibliothèque ? Probablement pas. Ce qui pose tout un tas de questions sur la manière d’exploiter un document qui n’est que très peu propice au prêt.

C’est aussi l’un des intérêts de développer un fonds de jeu de rôle, à savoir ne pas s’orienter vers des exigences de prêt un peu bêtes, mais orienter le fonds de manière à ce qu’il puisse être utilisé par des maîtres du jeu itinérants, en passage à la bibliothèque, et qui trouveront avec les livres en présence de quoi animer des parties sur place.

Tout ceci implique aussi de penser les collections différemment, en gardant très clairement à l’esprit la part des collections empruntables – scénarii courts, petits jeux en one shot, suppléments apportant des précisions quant à l’univers d’un jeu – des collections qui seront principalement utilisées en animation.

Pour conclure, même si le jeu de rôle apporte des problématiques spécifiques… c’est le cas de toutes nos autres collections, et les questionnements liés à sa mise en rayon et à son prêt ne sont au final pas très éloignés de documents dits plus « classiques ». Et c’est d’ailleurs probablement le meilleur service que l’on puisse rendre à une nouvelle collection, que de l’aborder avec notre regard de bibliothécaires, nos armées de fiches domaines, notre politique d’acquisition et autres veilles pro, puisque s’armer des mêmes outils, c’est aussi donner la même légitimité.

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3 réflexions au sujet de « La poldoc du dragon : rôlister avec sérieux »

  1. Hello!

    Autant je comprend bien les problèmes liés au prêts des livres à feuilles volantes, autant pour des ouvrages comme l’appel de cthulhu, je ne vois pas trop en quoi ce ne serait pas adapté de le prèter pour 3 semaines. Bien entendu, l’utilisateur ne pourra pas l’utiliser pour mener chez lui une campagne sur X mois … (et encore, les MJ n’utilisent pas forcément les bouquins pendant les séances). Mais un livre de JDR peut voir de très nombreuses autres utilisations, pour lesquelles 3 semaines suffisent largement. Mais bon, il y a peut-être d’autres problématiques liées que je ne connais pas.

    En lisant ce retour, une autre réflexion m’est venue : Comment les bibliothèques peuvent / ont intérêt / doivent aborder la question du suivi de gamme. De nombreux jeux de rôle, surtout le plus plébiscités, sont accompagnés d’une pléthore de suppléments dont l’intérêt marginal pour les lecteurs est souvent décroissant. Un joueur de Donjons et Dragons aura difficilement 40 ou 50 euros à débourser pour acheter le supplément sur les dragons pourpres à queue de jade qui vivent dans les tunnels impaires des souterrains de la banque des gnomes qui n’existe peut-être même pas en vrai. (enfin, en faux vrai, enfin, je veux dire … bref) Pourtant, le contenu de l’ouvrage peut-être une merveilleuse source d’inspiration, le livre peu être agréable à lire, bref, le livre peut être bien. Est-ce que de très nombreux rôlistes ne seraient pas intéressés par la possibilité d’emprunt de ces ouvrages ? (plus peut-être que par les livres de base, qu’ils vont sûrement acheter un jour ou l’autre) En théorie, dans un contexte commercial, chaque supplément touche moins de lecteurs que le livre de base … Je pense que ce serait intéressant de voir le résultat de la présence de ces suppléments en bib (dans un contexte non commercial donc).

    Pour limiter les coûts, dans les grandes villes / agglomérations, ce serait sympa de voir chaque bibliothèque n’avoir qu’un JDR, mais avec toute sa gamme. Quitte à faire tourner les collections tous les ans par exemple. Mais bon, je m’enflamme un peu sur la faisabilité administrative de la chose peut-être. :p

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    • Bonjour Robin !

      Clairement, je pense qu’un énorme pavé de règle peut aussi être emprunté pour de la lecture plaisir, dans les faits ce n’est pas encore beaucoup le cas…Mais après tout, le fonds est encore jeune. Je pense cependant qu’il s’agit surtout de dire ici qu’un fonds de de JDR en bib ne devrait sans doute pas essayer – Ne pouvant à priori pas y arriver – de se spécialiser dans les manuels de références, vu que pour beaucoup de joueur, les posséder – Et les annoter, post-ité (Et même dessiner dessus, pour certains) – fait parti des usages.

      Pour le suivi, c’est clairement une question qui va se poser à mesure de nos acquisitions – Heureusement pour nous, on a une petite boutique du nom de Robin Des Jeux prêt de la bibliothèque ;D – mais je pense que c’est un créneau très intéressant sur lequel se positionner…A condition de ne pas tomber dans le vices d’acheter le fascicules n°928 d’une campagne de Star Wars détaillant 3 nouvelles règles d’utilisations du sabre laser (Je caricature un peu).
      De fait, ca ne poserait pas tant un problème administratif, qu’un problème de coût – Faire tourner la collection tout les ans, grand fou que tu es ! – et d’intéressement du public – Toucher un public de néophyte en possédant l’intégralité de Cthulhu, par exemple, me semble bien plus difficile qu’avec une gamme plus large, intégrant des jeux plus simples d’accès. Aussi, posséder l’intégralité d’une gamme de JDR…Et voir 90% du fonds ne plus être utilisable, si les 3 manuels de réfèrences partent sur un retard de longue durée, ce serait tout de même sacrément peu utile.

      Maintenant, tu as à mon avis clairement raison sur l’intérêt pour la bib de posséder des livrets « De suivi », genre scénario pour Pathfinder par exemple, ou fascicule sur la « Lore » d’un JDR, qui peuvent eux être exploité en 3 semaines et disposent en plus d’un vrai intérêt de lecture plaisir.

      (Et on se voit bientôt dans ta boutique ! D’ailleurs, soirée JDR le 24 novembre au soir, on tient à t’y voir !)

      Quentin

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  2. Ping : Prêter des jeux de rôle à la bibliothèque? L’exemple de la bibliothèque Louise-Michel

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