Le jeu de rôle, c’est pour les garçons ?

Le jeu de rôle, qu’est ce que c’est ? Des copain.e.s autour d’une table, des dés, une aventure racontée à plusieurs voix… Rien de particulièrement « viril », vous en conviendrez. Et pourtant l’univers rôliste est réputé pour être sexiste, et ses représentants pour être des trolls des cavernes peu sociaux n’ayant jamais croisé la route d’un membre du sexe opposé.

Ça c’est pour les stéréotypes. Place aux chiffres maintenant ! Les sondages réalisés par le Thiase sur les rôlistes en 2010 et 2014 sont édifiants à bien des égards : dans la dernière version en date, seuls 13% des 4 143 répondants sont des femmes. Autant dire que c’est peu, même si l’on prend en compte les éventuels biais du sondage.

Ce serait donc vrai ? Le jeu de rôle serait sexiste en soi ? Inaccessible à qui n’a pas les bons chromosomes ?

Je vous épargne un suspens insoutenable : hé bien non, clairement non, le jeu de rôle n’est pas plus sexiste qu’autre chose. Mais alors, où est l’os ?

Les jeux de rôle ont longtemps été écrit par des hommes, conçus pour des hommes. Les illustrations sont souvent parfois… orientées, dirons-nous poliment. Poses alanguies, tenues affriolantes défiant tout bon sens, les personnages féminins font fréquemment figure de faire-valoir. Les descriptions et compétences des personnages peuvent changer en fonction de leur sexe : les hommes possèdent force, courage, intelligence et détermination (rien que ça) tandis que les femmes se contentent de qualités telles que… souplesse et séduction. Oui, il est évident que certaines règles de certains jeux sont à revoir. Ces mêmes règles sont généralement censées garantir le réalisme de l’univers proposé par le jeu de rôle :  » Mais tu comprends, à l’époque La Fâme était moins considérée qu’aujourd’hui. Ton personnage ne peut pas donc pas *insérez l’action badass de votre choix* pour des raisons évidentes de crédibilité historique… » Parce qu’évidemment, un orc massacrant du dragon à tour de bras, c’est beaucoup plus crédible ma p’tite dame.

Cependant cette réflexion ne concerne pas tous les manuels (loin de là) et s’étend à l’ensemble de nos médias. En effet la plupart des œuvres que nous apprécions tous ne satisfait même pas le test de Bechdel. Trois conditions pourtant fort simples :

  • l’œuvre contient deux femmes identifiées par leur nom
  • elles parlent ensemble…
  • …d’autre chose que d’un personnage masculin !

Vous pouvez faire l’expérience de votre côté : le résultat est malheureusement assez décevant… Autre chose : la spécificité du jeu de rôle est la liberté quasi infinie qu’il permet. Vous pouvez incarner qui vous voulez et faire ce que bon vous semble, dans l’univers qui vous fait envie ! Le sexe et le genre de votre personnage, ses amours, ses compétences et son parcours ne dépendent que de vous ! Les règles ne sont pas forcément là pour être appliquées à la lettre. Dans ce cadre, le jeu de rôle peut être vu comme un précieux outil d’empowerment. L’empokwa ?! Alors petite définition en passant, parce que c’est cool comme notion : le terme empowerment (ou autonomisation au Québec) a émergé aux États-Unis au début du XXème siècle dans le contexte de luttes féministes. D’après Marie-Hélène Bacqué, il s’agit autant d’un état que d’un processus par lequel un individu ou un groupe acquiert les moyens de renforcer sa capacité d’action, de s’émanciper. Voilà, ça c’est fait. Oui, le jeu de rôle peut, potentiellement, permettre de renverser les stéréotypes et d’échapper aux règles sexistes du monde réel le temps d’une partie. Cela dépend davantage des joueurs que des règles, dans le fond. Et de l’imagination de chacun.

En ce qui concerne les joueurs, il est possible de tomber sur des rôlistes ouverts d’esprit, informés et accueillants comme sur des personnes pour qui « Féminisme » est sûrement l’un de ces dégénérés de Pokémon dernière génération. Un peu comme dans la vie quoi. Sauf que le jeu de rôle peut cristalliser des comportements et stéréotypes intégrés dans le monde de la réalité véritable, et faire d’un moment de grâce où tout semble possible la répétition des limites quotidiennes mille fois éprouvées. Et ça, c’est pas vraiment fun.

Alors quand on instaure un fonds jeu de rôle dans une bibliothèque publique, hé bien on essaie de penser à tout ça. Parce que tout le monde doit pouvoir s’y sentir à l’aise, sans distinction de genre, de couleur de peau ou d’âge (liste non exhaustive). Et puis aussi parce qu’on aime le jeu de rôle, et qu’on veut lui donner la légitimité qu’il mérite. Alors on réfléchit davantage aux documents qu’on propose, on essaie de placer des curseurs sur ce qui est acceptable ou non. On se triture les méninges pour savoir si intégrer du viol dans les mécaniques de jeu, même dans une perspective historique, même dans un univers pirate, c’est pire que de décimer la moitié de la population d’un village. Dans cet exemple précis et après de longues délibérations, nous avons décidé que le viol étant une notion éminemment problématique à bien des égards (reconnaissance pénale, culture du viol, respect des victimes…) il s’agirait de l’un de nos curseurs. Quand bien même il ne serait évoqué qu’une fois dans les règles d’un très bon jeu, sachant que les joueurs peuvent tout-à-fait passer outre, nous choisissons de ne pas le proposer.

Finalement on tente de faire en sorte que ce ne soit plus un jeu « réservé » aux garçons.

Pour finir sur des chiffres : le premier sondage du Thiase en 2008 comprenait 8% de rôlistes féminines. Sept ans plus tard ce pourcentage s’élève à 13%. Nuit après nuit, partie après partie, patiemment…

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3 réflexions au sujet de « Le jeu de rôle, c’est pour les garçons ? »

  1. Sympa cet article! Il faut également garder à l’esprit que le jeu de rôle reste un loisir de niche, avec une communauté plutôt généralement fermée et composée de teenagers et de jeunes adultes. C’est cliché, mais je le vérifie encore aujourd’hui, organisant des sessions de découverte du jeu de rôle, ouvert aux curieux et curieuses, car oui, en-dehors de la secte, je note beaucoup d’initiatives individuelles qui attirent les gens vers ce fantastique loisir. Pour ma part, je précise que je préfère ne pas voir de rôlistes à ma table – Oui, c’est de l’exclusion, à l’envers – je n’ai que quelques amis, triés sur le volet, qui peuvent guider les novices, mais il arrive également que les tablées soient exclusivement composées de jeunes loups et louves. Oui, car en fait, il est maintenant peu fréquent qu’une table soit trustée uniquement par des velus. Pour ma part, préférant considérer les gens comme des humains uniques, je ne me préoccupe pas du sexe, de la couleur ou de l’accent, par contre ma façon de faire est peut-être biaisée, car je rassemble des gens qui ne se connaissent pas, ou n’ont que des relations occasionnelles, ce sont également des adultes, trentenaires en moyenne, avec des pics vers les cinquante-soixante.

    Bref! Merci pour cet article, qui permet de faire un point sur le meilleur loisir de la galaxie – ex-æquo avec manger du pecorino au poivre –

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  2. « tout le monde doit pouvoir s’y sentir à l’aise » => Quand bien même il ne serait évoqué qu’une fois dans les règles d’un très bon jeu […] nous choisissons de ne pas le proposer.

    Ce type de raisonnement tout droit importé des États-Unis est extrêmement toxique pour la société. Certes ça part d’une bonne intention mais les conséquences seront à l’opposé de ce qui a été souhaité au départ.

    Le JDR est un milieu où les problèmes d’amour-propre causent rarement souci et c’est justement ce qui fait son côté accueillant : les gens ont beaucoup de respect les uns pour les autres mais ce n’est pas pour autant qu’ils vont surveiller leurs paroles et se censurer – chose rare dans une société qui dit-on n’a jamais été aussi ouverte et tolérante, mais où plus personne n’ose péter de travers de peur d’offenser quelqu’un – Dans le JDR, si on peut plaisanter sur un sujet, on va le faire et le premier concerné ne sera pas le dernier à s’y mettre.

    Et dans ce milieu, on veut introduire la culture de l’offense, ou le fait d’être choqué par un sujet ou simplement désapprouver accorde un droit inviolable de censure.

    Et puis, comment ferait-on pour satisfaire tout le monde avec votre histoire de curseurs où tout livre ne satisfaisant pas aux critères est refusé ?
    Si un juif orthodoxe se présente et cherche un livre où les femmes sont absentes des illustrations, pour des raisons religieuses, le trouvera-t-il ?
    Si un rôliste vétéran se présente et cherche un livre où les filles portent des bikinis en cotte de mailles pour des raisons nostalgiques, le trouvera-t-il ?

    On interdit tous les livres subversifs et dissonants, ou alors on organise l’apartheid où chacun a ses livres dans un coin spécifique ? Soit on se retrouve dans un monde à la Fahrenheit 451, soit on passe d’une société unie en communautés éclatées, chacune dans la tour d’ivoire de leur safe space® respectif.

    Ah, et c’est extrêmement infantilisant. Quand on prend un livre, on peut être déçu/choqué/chagriné du contenu, mais c’est le jeu. Après, on peut ne pas aimer et reposer le livre ou décider de jouer mais sans certaines règles. Normal. Mais on est devenu tellement intolérant vis-à-vis du facteur risque dans la société qu’on entoure les gens de papier bulle pour les protéger de tout, y compris émotionnellement, au lieu de les traiter en adultes capables de prendre leurs propres décisions y compris déplaisantes.

    Enfin bref, c’est un très mauvais choix de fermer la porte à de nombreux ouvrages tout en se voulant une bibliothèque inclusive.

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  3. Bonjour !

    Merci pour le retour, et navré pour le soucis technique du blog, c’est d’autant plus embêtant que c’est toujours chouette d’avoir des retours construit sur nos articles !

    Pour répondre à votre message, notre réflexion s’articule autours de ces points :

    Nous sommes une bibliothèque, et portons donc des valeurs d’inclusion que nous assumons fièrement, et qui impliquent un choix précis quand aux documents que nous proposons.

    Étant une bibliothèque de quartier, une institution publique, et dans toute notre politique documentaire, le choix est fait d’aller vers des documents s’adressant au public le plus large. De fait, ces questions de « curseurs » ne sont pas spécifiques à notre fonds de jeux de rôle, mais s’imposent à l’ensemble des documents, qu’il s’agisse aussi bien de romans ou de bandes dessinées.

    Notre public n’est de fait pas un public de rôlistes confirmés, et notre objectif est donc de faire de la pédagogie autour d’un support encore très méconnu, qui pâtit encore beaucoup de stéréotypes des années 80 le représentant comme « Une porte d’entrée vers le satanisme » et autres bêtises du même acabit.

    Nous sommes une des rares bibliothèques à proposer du jeux de rôle, et pour le moment la seule à le faire à Paris. Ce statut un peu particulier de précurseurs nous impose un peu, par égard aux collègues qui passeront après nous et essayeront de porter eux même des projets de JDR dans leurs établissement – de faire preuve de réserve dans les documents que nous présentons, afin de ne pas alimenter les futurs arguments de ceux qui verront dans le jeu de rôle ces préjugés que je dénonçais plus haut.

    Encore une fois, merci pour votre retour en tout cas, il est précieux pour la bibliothèque d’avoir un dialogue construit avec nos usagers et lecteurs. Nous avions d’ailleurs fait le choix de porter spécifiquement cette question sur le forum de Casusno, où les débats avaient été extrêmement importants dans la constitution de notre politique documentaire.

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