Décortiquer le bourgeois : « Chanson douce » de Leïla Slimani

slimani_leila_couv_chanson_douce« Chanson douce » de Leïla Slimani, dernier Goncourt ô combien mérité, simple et profond, est un coup de cœur absolu. Un livre qui, sous la surface anodine des choses, revient sur la lutte des classes, le féminisme, notamment à travers ce sujet sensible des femmes qui travaillent et doivent trouver une solution pour les enfants (et nous n’avons pas tant avancé que ça sur ce thème finalement), combien elles sont culpabilisées ou discriminées, le rapport maîtres / esclaves… Enfin, cette question que personne n’ose poser : comment confier ses enfants à une parfaite inconnue ?

Le thème est à la mode – et fut d’actualité aussi naguère avec « Journal d’une femme de chambre » de Mirbeau, ou « Les bonnes » de Genet, Marie N’Diaye plus récemment avec « Hilda »- : la relation entre les parents et les nourrices a déjà été abordée dans un enquête de Caroline Ibos « Qui gardera nos enfants plus tard ? ». Il s’agissait d’un ouvrage sociologique extrêmement intéressant, basé sur la relation des parents / patrons et des nounous d’origine africaine qu’ils engagent  à domicile, qui montre comment les préjugés ressortent dans le recrutement même des nourrices.

Le livre de Leïla Slimani est une fiction, mais les deux ouvrages ont en commun une volonté évidente : décrire un quotidien difficile dont on parle peu, l’isolement de ces femmes à qui on confie ses enfants, à qui on demande toujours plus, et le déséquilibre de la relation mère / nourrice qui se creuse au fil du temps.
Mais aussi la difficulté, la culpabilité des parents débordés, qui souhaitent le meilleur pour leurs enfants, et leur souffrance de devoir ou de choisir de les laisser.

« Chanson douce » s’ouvre sur le double infanticide commis par une nourrice à Paris. Le crime a eu lieu, puis on revit toute l’histoire depuis le début : le recrutement, comment Louise, la nounou, devient indispensable puis un peu trop parfaite, intrusive mais irremplaçable, et ne fera jamais tout à fait partie de la famille. La trame narrative s’installe peu à peu, comme un poison, et on ne lâche plus ce livre qui se lit comme un thriller, distillant dans ses détails le mal qui s’installe peu à peu, implacable.

« On la regarde et on ne la voit pas. Elle est une présence intime mais jamais familière. Elle arrive de plus en plus tôt, part de plus en plus tard. »

Cette particularité infime au départ, un détail : Louise garde les enfants chez eux. Or, il existe une réelle distance, une hiérarchie très dure et très forte avec celles qui gardent à domicile. Si on y regarde de plus près, un vrai mépris des nourrices à domicile existe, elles n’ont pas de statut, contrairement aux assistantes maternelles.

Ainsi, on sent bien dans le roman que Louise fait entrer la misère chez eux, sans le faire exprès, sans que personne ne s’en préoccupe réellement, mais en la méprisant beaucoup. Le diable se cache pourtant dans les détails.

Leïla Slimani n’est pas la seule a puiser dans les chroniques criminelles une forme d’inspiration. Mais elle regarde ce monde comme au théâtre, sans jamais juger ses personnages, tour à tour attachants, agaçants, terrifiants. Elle ne cherche pas non plus à expliquer le geste monstrueux de Louise. C’est arrivé, et à partir de cet acte insoluble, elle tire les ficelles pour décrire le mal dans la société toute entière.

« J’écris en trois dimensions. Je vois la scène. C’est comme un petit théâtre devant moi, avec les personnages, leurs vêtements et leurs actions. C’est du coup une écriture qui parle aux cinéastes« .

On pense d’ailleurs beaucoup à « La Cérémonie » de Chabrol : montrer la monstrueuse banalité, lceremonie‘émergence de l’extraordinaire dans le quotidien, la cocotte tranquille sur le feu qui ne demande qu’à exploser.

La force de l’auteure réside également dans la simplicité, la limpidité avec laquelle elle décrit les faits, comme si elle se nichait à l’intérieur de ses personnages et qu’elle écoutait sans complaisance leurs voix intérieures, secrètes.

Elle réussit aussi à asséner quelques vérités, ne tombe pas dans l’angélisme systématique lorsqu’elle parle des enfants, et de la relation extraordinairement forte qui les lie à leur nourrice :

« On se sent seul auprès des enfants. Ils se fichent des contours de notre monde. Ils en devinent la dureté, la noirceur mais n’en veulent rien savoir. Louise leur parle et ils détournent la tête. Elle leur tient les mains, se met à leur hauteur mais déjà ils regardent ailleurs, ils ont vu quelque chose. Ils ont trouvé un jeu qui les excuse de ne pas entendre. Ils ne font pas semblant de plaindre les malheureux. »

Comme dans son très réussi premier roman,« Le jardin de l’ogre » , l’auteur traite d’un sujet difficile, aux multiples facettes, rare, et en parle avec justesse, une écriture clinique, organique, précise et sans concession.

Pour finir, ces quelleilaques mots de Leïla Slimani de passage au Maroc, son pays natal :

« J’étais très émue par les étudiants et surtout les jeunes étudiantes que j’ai rencontrées, qui ont envie d’écrire, qui ont envie de lire, qui ont envie de liberté, d’une parole libre et franche, et j’espère vraiment être à la hauteur de ce qu’elles attendent de moi. »

Mais carrément, et MERCI !

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