« Casse », mécanique des corps

Casse-Affiche-225x300Casse d’Athis-Mons, près d’Orly, immense cimetière d’épaves, des hommes y viennent, amateurs ou mécaniciens professionnels, à l’affût d’une pièce manquante, même sous la pluie. Même si cela leur coûte un jour de congé. NadègeTrebal les filme en immersion, en plein travail. La caméra se veut discrète et, peu à peu, ce sont des bouts de leur histoire qu’ils nous livrent. La casse devient alors un décor fantastique et sonore, lieu où la parole se libère.

On sent une volonté de « filmer dans un même mouvement le corps et la parole ».  Tout en s’efforçant d’extirper une pièce, ils racontent leur arrivée en France – pour la plupart, ils sont issus de l’immigration – souvent tragique, mais aussi des anecdotes, parfois drôles, parfois amères. Il est question d’intégration, de déception, comment se faire une place dans ce pays inconnu, comprendre les codes, faire face à la solitude. Mais la réalisatrice ne perd jamais de vue ces corps en mouvement, qui se tordent sous les voitures-épaves : extraire un pare brise sans le casser, traquer un boulon, un amortisseur précieux.

Le film rend hommage à ces hommes, avec une sensualité audacieuse, étonnante. Là où on ne l’ attend pas. Et c’est toute la subtilité de Nadège Trebal, qui, comme dans son film précédent, (« Bleu Pétrole ») fait la part belle à l’instinct, laissant le sujet se révéler à lui-même. Elle tombe sur la casse par hasard, trouve le lieu infiniment cinématographique, rencontre ces hommes qui deviennent des personnages, le sujet se dérobe et ce sont eux qui font le film, d’une certaine manière. Je pense à ce plan séquence intense, presque un face à face, d’une bande de jeunes hommes mutiques aux regards qui ne flanchent pas. A ce silence infini, en plein marasme de mécanique. (Le travail sur le son est remarquable.)

Enfin le documentaire rend compte d’un labeur quasi chorégraphique. Car c’est aussi un film sur le travail, comment on peut s’en sortir grâce à lui, avec le corps, toujours, comme instrument. Et puis ce sont ces rencontres, donc : Oumar qui raconte des échanges de regards plein de promesses avec une jeune femme dans le RER, mais qui n’auront pas de suite, Ali, dont le visage s’illumine lorsqu’il évoque sa petite fille, et qui qui dit « Mes filles cassent les voitures et moi je les répare!! ».

Déjà en immersion façon commando dans son film « Bleu pétrole », documentaire sur la cellule syndicale d’une plate forme pétrolière, Nadège Trebal (au passage, merci à elle et quel courage pour une jeune femme de s’intéresser à des sujets catalogués masculins) confirme son talent avec ce documentaire malicieux, pertinent et fort, qui nous laisse cette impression étrange d’avoir passé un moment avec ces hommes là, que l’on entend trop peu.

«Lors de ces rencontres, précise la cinéaste, la première question venait souvent d’eux : « Qu’est-ce que vous voulez ? » Je leur répondais que je ne savais pas. Et le dialogue s’instaurait, ou pas, car j’ai également essuyé beaucoup de refus, notamment auprès des jeunes, qui se montraient plus méfiants, sur la défensive. A l’inverse, ce sont chez les personnes d’origine immigrée que j’ai trouvé le plus de confiance, de fantaisie, peut-être car ils estiment n’avoir rien à perdre.»

Extrait de « Haut de Casse » de Gilles Renault

Nadège Trebal est diplômée au pôle scénario de la Fémis, elle a collaboré sur les films de Claire Simon et réalisé son premier long « Bleu Pétrole » en 2012. On attend avec grande impatience sa première fiction, en cours d’écriture.

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